Caledonia, dans le vide glacé, au-delà de la Raison.
À l’attention de Flavia, ma chère épouse.
Flavia, ne brûle pas cette lettre avant d’avoir lu le nom de celui qui l’a écrite. Si elle te parvient, c’est que le silence de la Neuvième Légion est enfin devenu officiel à Rome. Sache que nous ne sommes pas tombés avec la gloire des héros, mais dans l'agonie lente des parias, le cerveau bouilli par un poison que nous avons nous-mêmes pillé.
Il y a de cela trois décades de jours, nous avons mis à sac un village picte abandonné. Dans leur grenier de terre, nous avons trouvé des sacs de seigle. Les grains étaient noirs, cornus, comme des griffes de corbeaux pétrifiées, mais la faim nous avait déjà rendu fous. Nous en avons fait un pain lourd et amer, que nous avons dévoré sous la pluie. C'est là, Flavia, que le monde a commencé à se défaire.
Dès les premières aubes, un froid contre-nature s’empara de nos extrémités. Nous crûmes d'abord aux morsures du climat calédonien, mais bientôt, une brûlure invisible commença à ronger nos chairs de l'intérieur. Au septième jour, l'air devint épais, strié de traînées de soufre, et la forêt cessa d'être silencieuse : elle se mit à murmurer nos noms.
Depuis nos repas maudits, les arbres bougent comme des membres de géants. Je vois les écorces se transformer en visages hurlants qui nous fixent. Ce n'est plus de la boue noire qui tapisse le sol, mais une mer de fourmis invisibles qui grouillent sous nos pieds. Mon genou gauche, brisé sous le bouclier d'un Germain, ne craque plus seulement ; il me siffle des secrets à chaque pas, me disant que la terre est un estomac et que nous sommes déjà en train d'être digérés.
La dysenterie ravage les rangs, mais le mal qui brûle nos membres est pire. Mes hommes hurlent que leurs mains sont en flammes, alors qu'elles sont glacées et noires comme le charbon. Certains ont commencé à s'arracher les doigts, croyant qu'ils étaient devenus des racines de seigle. L'odeur de la maladie se mélange à une vision insoutenable : la brume n'est plus blanche, elle est striée de veines mauves et de traînées de soufre qui dansent entre les troncs.
Autour de nous, les bois respirent pour de bon. J'entends le craquement des branches, mais quand je regarde, je vois des centaures de brume et des spectres aux yeux de phosphore. La discipline de la Neuvième n'est plus qu'un masque de cire qui fond sous un soleil violet que je suis seul à voir. Nos boucliers rouges ne sont plus de bronze et de bois, ils sont devenus des bouches ouvertes qui tentent d'avaler la pluie.
Devant nous, sur cet autel d'ossements qui vibre d'un chant guttural, se dresse l'Abomination. Un dieu-loup immense, dont la fourrure semble tissée d'étoiles mortes. Ses yeux ne sont pas des yeux, ce sont des puits profonds où je vois Rome brûler. Derrière moi, mes légionnaires ne sont plus que des pantins de paille. Leurs mains, rongées par les engelures et les convulsions, agrippent des pilums qui se tordent comme des serpents entre leurs doigts.
Le Mur d'Hadrien n'était qu'une ligne tracée dans le sable d'un rêve. La réalité, c'est ce monstre dont la gueule s'ouvre sur l'infini. Je ne sais plus si je combats des Pictes ou les démons nés de ce pain noir. J'ai dû m'appuyer de tout mon poids sur ma lance, bien que le bois me semble désormais mou comme de la chair humaine.
Je resterai debout, Flavia, même si mes pieds meurent et que mon esprit s'envole vers des jardins de verre. Dis à nos fils que leur père a vu les confins du monde, là où la pierre devient fumée et où l'Empire s'efface dans le délire d'une bête que la raison ne peut nommer.
La brume mauve est sur nous. L'odeur de la charogne, du loup et du seigle brûlé m'étouffe.
Adieu, mon amour.
Gaius.
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C'est un champignon parasite nommé Claviceps purpurea. Il adore l'humidité (exactement ce qu'on trouve en Calédonie). Il remplace les grains de seigle par des excroissances noires et dures qui ressemblent à des ergots de coq.
Si l'on en fait de la farine, le cauchemar commence...
L'ergot contient des alcaloïdes, notamment de l'ergotamine (c'est à partir de cette substance que le chimiste Albert Hofmann a synthétisé le LSD en 1938. Apparemment il l'a testé sur lui-même mais là c'est une autre histoire !)
À l'époque, l'ergotisme se manifestait sous deux formes charmantes :
L'ergotisme gangreneux : les alcaloïdes contractent les vaisseaux sanguins. Le sang ne circule plus dans les doigts et les orteils. Ça brûle (d'où le nom de "feu"), ça devient noir, et ça finit par tomber.
L'ergotisme convulsif : les hallucinations commencent. Les victimes souffrent de spasmes musculaires, de psychoses et de visions délirantes.
Aujourd'hui, on utilise encore des dérivés de l'ergot en médecine. Qui a la migraine ici ?! ;-)
On ne consomme évidemment plus le champignon brut, mais on en extrait ou synthétise des alcaloïdes précis pour des usages très ciblés : lutte contre les migraines par exemple grâce aux propriétés de vasoconstriction des vaisseaux sanguins de l'alcaloïde.
Même aujourd'hui, si un patient prend trop de dérivés de l'ergot ou s'il y a une interaction avec d'autres médicaments (comme certains antibiotiques), il peut faire un "ergotisme médicamenteux". Et on retrouve les symptômes décrits par Gaius : les doigts deviennent froids et blancs, des douleurs de brûlure apparaissent (le fameux Feu de Saint-Antoine)...



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