
Il y a bien longtemps, dans un pays lointain baigné par le soleil égyptien, naquit un homme bon et sage nommé Aphrodise.
Aphrodise n'était pas un homme ordinaire. Il était le grand prêtre du culte d'Amon dans la cité sacrée d'Héliopolis.
Sa vie bascula le jour où il ouvrit sa porte à une famille de voyageurs épuisés. C'étaient Joseph, Marie et l'enfant Jésus, qui fuyaient à travers le désert pour échapper au terrible massacre de tous les petits garçons innoçents de moins de deux ans. Un massacre ordonné par le roi Hérode de Judée. Il est important que je te dise que le roi Hérode était sous la protection des romains. Des mages lui avaient annoncé qu'un nouveau-né allait prendre sa place.
Bouleversé par la pureté de ce petit enfant et par l'histoire de ses parents, Aphrodise sentit son cœur changer. Il abandonna les dieux de son enfance et son pays de sable pour suivre la lumière du Christ. Il quitta tout et mit le cap sur la ville de Béziers pour y apporter son message de paix.
Heureusement il ne voyageait pas seul. Depuis l'Égypte, un grand chameau marchait fidèlement à ses côtés. Ce compagnon des sables, aussi étranger que son maître sur ces terres du Languedoc, faisait sensation. De mémoire d'homme, aucun habitant de la région n'avait jamais vu une bête aussi étrange et majestueuse !
Arrivé aux abords de la cité romaine de Baeterra — le nom ancien de Béziers —, Aphrodise choisit pour maison une humble grotte cachée au nord de la ville. Il n'en sortait que pour prêcher et parler au cœur des habitants. Très vite, sa gentillesse et ses paroles firent des merveilles, et beaucoup de gens l'adoptèrent. Mais ce succès finit par agacer grandement les autorités romaines. Il fut arrêté puis condamné à mort. On l'emmena au milieu de la foule sur une place pour y être décapité.
Sa tête tranchée fut jetée par les soldats au fond d'un puits voisin. Mais au lieu de disparaître, l'eau se mit soudain à bouillonner et remonta à toute vitesse, rapportant la tête à la surface ! Le corps d'Aphrodise, toujours debout, s'avança et reprit délicatement sa tête entre ses mains. Sous le regard stupéfait et terrifié de ses bourreaux, l'homme sans tête se mit à marcher calmement à travers les rues.
En voyant ce prodige, les Biterrois (habitants de Béziers) paniquèrent. Croyant voir un démon, ils jetèrent à ses pieds des milliers de coquilles d'escargots pointues pour le blesser et arrêter sa course. Mais le miracle continua : le saint marcha sur ce tapis coupant comme s'il glissait sur des plumes, sans se faire aucun mal et sans écraser une seule coquille.
Le saint arriva ainsi jusqu'à sa grotte initiale. C'est là, dans ce lieu paisible, qu'il s'allongea et s'ensevelit lui-même pour s'endormir dans un sommeil éternel.
Bien des siècles plus tard, une basilique fut construite juste au-dessus de son tombeau pour honorer sa mémoire. Et la magie de ce lieu est bien réelle ! Sous le sol de l'église, caché dans la terre, se trouvait un très ancien cimetière datant de l'époque des Romains. Des siècles après la mort d'Aphrodise, des archéologues ont creusé et ont découvert de véritables tombes de pierre et de vieilles poteries romaines enfouies sous les piliers. Cette basilique avait vraiment été bâtie sur une mystérieuse cité antique.
Mais vous vous demandez, qu'est-il arrivé au fidèle chameau d'Aphrodise ?
Après la mort de son maître, l'animal se retrouva tout seul à errer dans la ville. Au début, les chefs de la ville refusèrent de payer pour s'occuper d'un si gros animal. Heureusement, une gentille famille de potiers de Béziers décida de l'adopter pour le sauver. Ils prirent grand soin de lui, partageant leur blé et leur nourriture. Plus tard, quand tout le monde comprit qu'Aphrodise était un saint, la ville décida de financer entièrement la vie du chameau pour honorer la mémoire de son maître. L'animal vécut ainsi de longues années, choyé comme un roi.
Lorsque le chameau mourut à son tour, les potiers avaient encore de l'argent et du blé qui avaient été donnés pour lui. Pour ne pas gaspiller ces trésors, ils fabriquèrent de grands pains qu'ils distribuèrent gratuitement aux personnes pauvres de la ville.
Avec le temps, ce pain des pauvres s'est transformé en une délicieuse brioche parfumée à la fleur d'oranger et saupoudrée de sucre : la coque de Saint-Aphrodise. Aujourd'hui encore, les boulangers les préparent souvent par groupe de douze pour rappeler les douze apôtres.
Quant au chameau lui-même, les Biterrois refusèrent de l'oublier. Ils fabriquèrent une immense machine en bois recouverte d'une toile peinte qui lui ressemblait. Depuis ce jour, ce chameau en bois est devenu le grand symbole de Béziers. Chaque année, lors des grandes fêtes, les habitants font danser ce chameau géant dans les rues, tout en dégustant de savoureuses coques en souvenir de cette belle aventure.
coques de Saint-Aphrodise (photo du net)