Je demandais à l'IA qui était le créateur du dessin de mon post précédent représentant un centurion et un ours. Elle me répondit : Jakub Rozalski. Pas d'accord, c'était moi la créatrice ! Bien entendu je fis quelques recherches pour comprendre cette erreur de l'IA et je découvris cette œuvre intitulée "Caledonian forest" du fameux Jakub Rozalski (illustrateur polonais). Rendons à César ce qui est à César !
Cette œuvre dépeint une confrontation glaciale entre la civilisation romaine et des forces surnaturelles au cœur de l'ancienne Écosse.
Caledonia, dans le vide glacé, au-delà de la Raison. À l’attention de Flavia, ma chère épouse.
Flavia, ne brûle pas cette lettre avant d’avoir lu le nom de celui qui l’a écrite. Si elle te parvient, c’est que le silence de la Neuvième Légion est enfin devenu officiel à Rome.
Si ces mots voyagent jusqu'à toi mon amour, c’est un véritable miracle. Si la Neuvième Légion n'est plus qu'un nom rayé sur les tablettes de Rome, sache que nous ne sommes pas tombés avec la gloire des héros, mais dans l'agonie lente des parias.
Nous sommes au bord d’un monde qui n’aurait jamais dû être découvert. Ici, la terre ne finit pas par l’Océan, mais par un cauchemar de bois et de brouillard.
Flavia, tu te demandais pourquoi l'Empereur nous avait jetés dans cet enfer vert. La réponse est aussi amère que le givre sur mon armure : pour une ligne sur une carte. Rome ne supporte pas les taches blanches. On nous a envoyés ici pour traquer les derniers rebelles Pictes qui harcelaient nos frontières, mais surtout pour prouver que nulle forêt n'est assez dense pour échapper au cens romain. Nous sommes les arpenteurs de l'impossible, envoyés pour planter des bornes milliaires dans le chaos.
Il y a des mois, nous avons franchi le Mur d’Hadrien. J’ai posé ma main sur sa pierre solide, pensant que Rome avait domestiqué le monde. Quelle arrogance. Ce mur n’était pas une défense, c’était une frontière que nous n’aurions jamais dû franchir. Dès que les portes se sont refermées derrière nous, la terre elle-même a commencé à nous dévorer.
Il faut que tu comprennes que ce mur n’est qu’une minuscule cicatrice sur le visage d’une bête bien plus grande. Nous l'avons laissé derrière nous, remontant vers le Nord par des sentiers que même les chèvres évitent, nous enfonçant dans cette forêt calédonienne. Lorsque nous avançons, un labyrinthe d'arbres millénaires semble se refermer derrière nous comme les portes d'un cachot. Notre logistique a fondu. Plus de blé, plus de vin, seulement l'eau croupie des marais et la peur qui ronge les entrailles. Mon genou gauche, brisé sous le bouclier d'un Germain il y a dix ans, craque à chaque pas dans cette boue noire ; il me rappelle chaque mille parcouru loin de toi.
La forêt calédonienne n'est pas faite de bois et de sève, mais de brume et de mort. La nourriture nous a manqué après seulement dix jours. Nous en sommes réduits à mâcher des racines amères et du cuir bouilli, quand nous ne nous battons pas pour un rat de marais. Les hommes sont des spectres. La dysenterie ravage les rangs ; l'odeur de la maladie est devenue notre seule compagne, plus étouffante que le brouillard. Beaucoup ne tombent pas sous les flèches pictes, mais s'effondrent simplement dans la boue, vidés de leur vie, les yeux mangés par les fièvres qui nous font délirer la nuit.
Mon genou gauche n'est plus qu'une plaie de douleur lancinante à chaque pas dans ce limon noir, et mon épaule droite, jadis si forte, est si raide que je ne peux plus ajuster ma propre cuirasse. Mais ma douleur n'est rien face à la peur qui s'est installée dans nos cœurs. Ce n'est pas la peur du soldat face à l'acier, c'est une terreur animale, celle d'être une proie. La nuit, on n'entend pas le vent, on entend les murmures de ceux qui nous traquent.
Autour de nous, dans la brume blanche, les bois respirent. On entend le craquement des branches sous des pattes lourdes. Ils ne chargent pas encore. Ils nous observent, nous, les "conquérants", réduits à une poignée d'hommes transis de froid et de douleur. La discipline de la Neuvième n'est plus qu'un masque de cire qui fond. Nos boucliers rouges semblent déjà trempés de notre propre sang dans cette lumière blafarde.
Devant nous, sur cet autel d'ossements, se dresse l'Abomination. Un dieu-loup, immense, dont le regard semble peser plus lourd que nos boucliers. Derrière moi, mes légionnaires tremblent. Leurs mains, rongées par les engelures et la faim, agrippent des pilums qu'ils ont à peine la force de lancer. La discipline de fer de la Neuvième a fondu sous la pluie incessante. Nous ne sommes plus une légion, nous sommes un troupeau de malades attendant le couteau.
Le Mur d'Hadrien était une illusion de pierre. La réalité, c'est ce monstre et cette meute qui se dessinent dans la brume laiteuse. Ils attendent que l'épuisement finisse de nous briser.
J'ai dû m'appuyer de tout mon poids sur ma lance pour que mon genou ne cède pas devant l'ennemi. Je resterai debout, Flavia. Pas pour Rome, pas pour l'Empereur qui nous a jetés dans cette tache blanche* pour satisfaire son orgueil, mais pour que tu puisses dire à nos fils que leur père n'est pas mort à genoux dans la boue. Dis leurs que la gloire de l'Empire finit ici, dans le cri d'une bête que la raison ne peut nommer, bien loin, trop loin, de la protection de pierre que nous avons construite.
La brume est sur nous. L'odeur de la charogne et du loup m'étouffe.
Adieu, mon amour.
Gaius.
Mur d'Hadrien : C'était une immense fortification de pierre et de terre, construite à partir de l'an 122 après J.-C. sur ordre de l'empereur Hadrien. Il traversait toute la largeur de l'Angleterre actuelle soit environ 117 kilomètres (80 milles romains).Il servait de limite comme s'il disait : "Ici s'arrête la civilisation romaine, là-bas commence la barbarie". Il servait également de douane pour taxer les marchandises et surveiller qui entrait ou sortait de la province de Bretagne. Il protégeait des incursions des tribus calédoniennes du nord, les Pictes (ancêtres des Écossais). Aujourd'hui, on peut encore voir et marcher sur de larges portions du mur dans le nord de l'Angleterre. C'est un site classé au patrimoine mondial de l'UNESCO. On peut imaginer une frontière spirituelle entre l'Angleterre et l'Ecosse.
Pour mémoire : nous avions vu précédemment que l'empereur Hadrien après la mort de son prédécesseur avait abandonné les territoires conquis par ce dernier (Mésopotamie et Ctésiphon la capitale perse). Hadrien avait jugé ces territoires impossibles à défendre.
Les "taches blanches" chez les romains (TERRA INCOGNITA) : elles font référence à la manière dont les cartographes anciens marquaient les territoires non explorés sur leurs cartes. À l'époque romaine, les cartes étaient loin d'être précises. Lorsqu'un territoire n'avait pas encore été arpenté, mesuré ou conquis par les géomètres de l'armée, l'espace sur le parchemin restait littéralement vide ou blanc. Pour un Empire qui se voulait "universel" (Imperium Sine Fine — un empire sans fin), ces zones blanches étaient une insulte à l'autorité de l'Empereur. Elles représentaient l'inconnu, le chaos et ce qui échappait encore à la loi de Rome.
Envoyer la Neuvième Légion dans ces "taches blanches" était une tentative de transformer l'inconnu en province. Le travail du légionnaire n'était pas seulement de se battre, mais aussi de construire des routes et de borner le terrain.




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