dimanche 10 février 2019

Je m'ennuie à mourir


Novembre arrive. Pas trop gris. Quatre mois que je fais des copier-coller à longueur de journée. Je ne suis sortie de mon bureau que pour aller dans des réunions où j'ai très vite compris qu'il ne fallait surtout pas ouvrir la bouche. Je me demande comment j'ai pu être aussi stupide... On m'a vendu un avenir rose. Et j'ai voulu y croire. Comme ils doivent tous rire maintenant... Je suis dans ce grand bureau où il n'y a rien à faire. Les copier-coller, c'est pour m'occuper. Du coup, je passe la journée entre eux et la navigation à vue sur Internet. Tout ça pour un salaire indécent. Je m'ennuie à mourir. Tous les midis, mes collègues et moi allons manger dans une brasserie sympathique qui rend la monnaie sur les tickets-restaurants. Ma chef se sert deux whisky et revient en titubant... Les ordres qui nous parviennent sont toujours impérieux. Mais ils sont vides : ils ne débouchent jamais sur un travail. Il faut faire des rapports, mais surtout sans chiffres, interdire un poste pour qu'on l'accorde ensuite, et surtout, surtout, se faire oublier. La semaine dernière nous nous sommes enfermés à cinq dans un bureau pour écrire cette simple phrase : Monsieur, veuillez trouver ci-joint le rapport 666. Dans l'attente de vos observations, veuillez recevoir l'assurance... etc."
Nous avons mis trois jours à élaborer ce chef-d'oeuvre. C'était le premier vrai travail depuis un mois. La lettre finie, je suis rentrée et j'ai pleuré longtemps.
J'ai pleuré après avoir mangé. J'ai à peine ouvert la porte de l'appartement que j'ouvre celle du frigo et me sers. Quand je rentre, je goûte. Ça me rassure. C'est une habitude enfantine qui me plaît. Les larmes viennent ensuite.

Je suis écœurée. A longueur de journée. J'ai pris cinq kilos. Toute la journée est ponctuée de pauses. Les pauses Valentine. Oui, je pense souvent à Valentine à force de cafés, avec petits gâteaux, de repas de midi arrosés avec modération, d'après-midi sur eBay interrompus par le thé à 16 heures. Cela fait six mois que nous n'avons plus ni vrai travail ni vrai grand chef. Le directeur a réussi à rejoindre la cohorte des conseillers du Premier ministre. Il est parti un soir avec ordinateur et voiture de fonction. Aucun d'eux n'est jamais revenu. Notre navire prend l'eau. Sophie, une des RH de l'étage, vient de demander une année sabbatique. Elle veut monter sa boîte. Nous, nous faisons de l'Internet, assis sur nos chaises.

Alors, à longueur de journée, je rêve et je m’écœure. De tant gagner à si peu faire. J'ai honte. Honte aussi parce qu'il faut toujours faire semblant. Officiellement la direction est débordée. Notre chef nous a intimé l'ordre de faire des heures supplémentaires. Du présentéisme. De la réunionite. Donner des chiffres sur tout et sur rien. Je suis chargée d'écrire un rapport sur la coopération régionale, mais n'ai le droit de chercher des données nulle part. J'ai donc ouvert un joli document Word. J'ai écrit en Arial 14 "Coopération régionale". Puis sur une autre page, j'ai écrit "table des matières" et sur une autre encore "introduction". J'ai fait une recherche Internet sur les mots "Coopération" et "régional", et j'ai mis les différents liens dans mes favoris. Comme ça je suis bien couverte. Dès qu'on rentre dans mon bureau, j'ouvre ou le document ou les liens : je travaille, et suis en pleine recherche. C'est indispensable pour écrire une introduction pertinente au rapport... Depuis quatre mois.

Comme il n'y a rien à faire, après s'être baladé sur la Toile jusqu'à n'avoir même plus l'énergie nécessaire pour cliquer sur son mulot, chacun observe les autres. Ça occupe. Et moi, je fais comme tous le monde. Je suis la plus jeune du service et même de la direction. Je suis la plus mince aussi. Je me fais courtiser, un peu. Cela ne va jamais très loin. Je ne suis une aide pour aucune carrière. Je vais bientôt me marier. Dans huit mois. Toutes les autres femmes approchent ou ont dépassé la quarantaine. Deux enfants grand maximum. La moyenne est à un mari et demi. Toutes les jolies ont ou ont eu des aventures avec un grand chef. J'ai découvert, incrédule, la promotion canapé. Pour moi, c'était le sujet d'un vieux film, ou cela relevait de la légende urbaine. Jamais on ne m'a dit un mot sur ça dans la grande école, pendant mes études. Ça, ça vous éjecte d'un rêve, comme un grand coup de pied dans le postérieur. J'ai pu m'apercevoir aussi de tout l'inconvénient de ne pas avoir les yeux bleus et une poitrine à la Dolly Parton. J'ai vint-six ans. Je ne me suis jamais souciée de rentrer dans un syndicat. Et puis un "bac plus-plus", ça n’intéresse pas les syndicats. Encore une erreur. J'ai oublié d'applaudir la dernière fois que le Grand Chef number one a dit une énormité. Erreur. Il y a un mois, j'ai annoncé que j'allais me marier. J'ai donné la date pour simplifier les congés des uns et des autres. Ma chef m'a immédiatement convoquée dans son bureau pour me signifier que je n'aurais pas de promotion avant trois ans et que je n'avais pas intérêt à faire un enfant. Parce qu'alors elle me le ferait regretter. Ils avaient besoin de moi. J'ai dû ouvrir des yeux ronds. N'ai rien rétorqué. Je venais de comprendre cette réalité, qu'en tant que femme je ne pouvais pas demander des avancements aussi rapides que mes collègues hommes : je suis mariée bientôt. Ils comprennent très bien. J'aurai beaucoup moins la tête au travail. Et puis on ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre... Depuis cette entrevue, je ne peux plus voir le beurre en peinture.

Elles sont toutes rondes aussi. Les pré et post-ménopausées. Une couverture de gras qui vient protéger leurs hanches et leurs fessiers délicats des chaises sur lesquelles elles sont toute la journée. De même, enfants ou pas, elles ont toutes gardé un petit ventre. C'est mignon, c'est joli, ça tremblote un peu quand elles rigolent à la pause-café. Je les regarde vivre, tenter de donner le change, de jouer les importantes dans les couloirs. Je les écoute raconter leurs vacances, leurs week-ends, leurs soirées théâtre ou télé. Et je me sens à l'étroit. J'étouffe à regarder ces vies couleur muraille, fades. Elles ne lisent pas, ne font rien qui n'est pas étiqueté "hype" dans les magazines. Elles dévorent, même au régime. Elles ne pensent rien d’obscène ou d'outrageant. Elles sont roses et vides.

J'ai envie de vomir à les côtoyer. Je ne vais plus à la cantine depuis une semaine. Je suis un cadre qui badge. Alors je détourne le système. Il y a un débadgeage obligatoire au moins cinq minutes à midi. Le mien n'est que de cinq minutes : cumuler le plus d'heures possible pour être irréprochable, avoir un maximum de RTT et fuir le soir bien vite hors de cette boîte à folie. Dedans je n'accepte plus un plat, plus un gâteau. Manger c'est partager le pain avec l'ennemi. C'est baisser la garde et se résoudre à être comme eux. Je suis tendue comme la corde d'un arc. Mon corps avant même ma pensée s'y refuse. Jamais. C'est le ventre vide que je prends le métro pour rejoindre mon antre, de la fenêtre duquel je vois la coupole du Panthéon... Aux grands hommes... Mais, moi, de la grandeur de mes rêves, je suis tellement loin.

Le ventre vide, le froid autour. Les filles du calvaire. (EYROLLES)
Photo Chamonix

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Les fleurs du jardin

Rhododendrons Et le long du chemin :