« Les relations pouvaient être un peu tendues avec les étudiants qui allaient en cours » reconnaît Morgane étudiante en sociologie. Les manifestants ont changé de stratégie. « On ne bloque plus, on a organisé un mouvement plus festif avec de la musique, des jeux de société. On invite les étudiants à venir échanger. Lors de notre négociation, les manifestants ont obtenu une salle pour se réunir et discuter sur la suite du mouvement, ainsi qu'une levée de l'assiduité obligatoire en cours. Comprenez-vous, lorsqu'on ne va pas en cours on peut perdre nos bourses ou ne pas valider nos semestres empêchant ainsi certains camarades de se mobiliser."
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Après plusieurs jours de tension et de paralysie totale un accord historique a enfin été trouvé entre le direction de l'université et les bloqueurs du campus de Trifouilly les oies. En échange de la libération des grilles le doyen a accepté de capituler sur l'intégralité des revendications, à commencer par le bannissement immédiat du jeu de Monopoly jugé criminellement capitaliste.
Dès les premières lueurs de l'aube, un vent de soulagement a soufflé sur le campus. Conscient que le courage politique consiste avant tout à éviter le conflit, le doyen de la faculté a courageusement choisi de céder à 100 % des exigences des manifestants. Selon des sources internes, sa décision aurait aussi été subtilement prise entre une adhésion idéologique totale et une lâcheté administrative de premier ordre, l'homme ayant été aperçu en train de signer l'accord en position latérale de sécurité sous son bureau.
Le Monopoly est une incitation à la spéculation immobilière sauvage s'est réjouit Jules étudiant en 7e année de licence de sociologie autogérée. Désormais nous le remplacerons par des ateliers de tricot solidaire.
En plus de l'éradication de la figure de la rue de la Paix du jeu de Monopoly, l'administration s'est engagée à fournir une salle de réunion équipée de poufs en toile de jute ainsi qu'une dispense totale et définitive d'assiduité pour tous les étudiants qui estiment que se lever avant 11h du matin constitue une agression systémique.
Le mouvement continue néanmoins dans une ambiance qualifiée de festive et autogérée, rythmée par des concerts de flûte à bec et des AG visant à déterminer si l'usage de l'électricité dans la fac ne serait pas une concession secrète au complexe militaro industriel.
Du côté de la présidence on se félicite d'un retour à la normale : « les cours ne sont plus dispensés mais l'accès au bâtiment est libre. C'est le principal »
L'accord décroché de haute lutte par les étudiants continue de dévoiler ses plus beaux fleurons administratifs. Face à une cellule de crise composée d'un doyen en sueur et de trois syndicalistes armés de mégaphone, l'université a acté une avancée majeure pour le droit à la sieste : le maintien intégral des bourses d'études, totalement décorrélé de cette notion vieillissante qu'est l'assiduité.
« Exiger qu'un étudiant assiste au cours pour toucher sa bourse est une violence néolibérale calquée sur le monde du travail », a martelé la coordination des bloqueurs.
Comprenant immédiatement le sens de l'histoire, ou terrorisé à l'idée de rater son train de 16h, le doyen a signé le décret stipulant que la présence physique en amphithéâtre est désormais considérée comme facultative voir suspecte. Désormais, le simple fait de penser à l'université depuis son lit une fois par trimestre suffira à valider l'année avec mention.
Pour occuper les journées de ce non apprentissage libérateur, le conseil de faculté a validé une liste officielle de divertissements rigoureusement décapitalisés. Le Monopoly est définitivement envoyé au goulag des accessoires bourgeois ; c'est le jeu de l'oie qui devient la nouvelle référence civique du campus. Un choix stratégique majeur puisque, selon les grévistes, l'oie incarne l'idéal de la marche collective où tout le monde avance au même rythme.
Le doyen a accepté de répondre à nos questions :
- "l'interdiction du Monopoly a tout de même surpris par sa radicalité. En quoi ce jeu menaçait il l'équilibre de votre faculté ? "
Le doyen : "Ouvrez les yeux ! Le Monopoly est une usine à fabriquer de petits actionnaires sans scrupules. L'autre jour, j'ai vu un étudiant de première année jubiler après avoir mis son propre camarade en faillite avec 3 hôtels rue de Courcelles. C'est intolérable dans un espace de service public. En le remplaçant par le jeu de l'oie, où l'on subit tous ensemble les aléas du destin sans jamais pouvoir s'enrichir, nous préparons au mieux nos diplômés de lettres et sciences humaines à leur future réalité socio-économique."
- "Vous avez également validé Le loup-garou révisé, où l'on élimine les étudiants soupçonnés d'avoir un livret A. Ne craignez-vous pas une dérive idéologique de gauche radicale au sein de votre établissement ? "
Le doyen : "Ecoutez, je ne fais que suivre le sens du vent. Si le vent est à gauche, je suis à gauche. S'il tourne, je tournerai aussi, mais avec une souplesse vertébrale qui fait ma fierté. Mon rôle n'est pas d'avoir des convictions, mais de faire en sorte que mon véhicule de fonction ne soit pas retourné sur le toit sur le parking de la fac. Si pour obtenir la paix sociale je dois proclamer la fac Zone Autonome Temporaire (ZAT) je le ferai. C'est cela, le sens de l'État. "
Témoignage de Morgane, 24 ans, étudiante en sociologie autogérée :
- " Morgane, vous avez obtenu la fin de l'obligation d'assiduité pour le versement des bourses. C'est un soulagement ? "
Morgane : "Totalement. L'assiduité est une injonction temporelle ultra-violente. Attendre d'un individu qu'il soit assis sur une chaise en bois à 8h30 du matin pour écouter un enseignant lui expliquer des concepts dépassés, c'est une reproduction pure et simple du modèle de l'usine du 19e siècle. Grâce à notre action, nos bourses sont enfin redevenues ce qu'elles auraient toujours dû être : un salaire d'existence citoyenne destiné à financer nos droits à l'épanouissement personnel."
- "Mais du coup, comment allez-vous valider vos examens si vous ne venez plus du tout sur le campus ? "
Morgane : "Déjà, utiliser le mot examen, c'est une agression. L'évaluation chiffrée crée de la hiérarchie et de la compétition inter-individuelle. Heureusement le doyen a aussi signé une charte de bienveillance inclusive : la notation se fera au ressenti. Si j'ai bien intégré l'esprit de la lutte sociologique depuis mon canapé je m'attribue un 16 sur 20 d'auto validation. C'est une démarche de notation décentralisée. Ma présence physique à la fac se limitera désormais aux AG décisives."
- "Pourquoi le Monopoly représentait il un tel danger pour vous et vos camarades ? "
Morgane : "Le Monopoly est un outil de propagande fasciste capitaliste qui traumatise les masses dès l'enfance. J'ai vu des camarades de l'UNEF s'insulter pour l'achat de la gare de Lyon. Le concept même de devoir payer un loyer quand on tombe sur la case de quelqu'un d'autre et une apologie du patriarcat immobilier. Le jeu de l'oie, lui est profondément horizontal et solidaire : quand on tombe dans le puits, on attend que la collectivité vienne nous sauver. Personne ne spécule, personne ne s'enrichit, et tout le monde s'ennuie au même rythme. C'est le modèle de société que nous voulons."
- "Quelle est la prochaine étape de votre combat ? "
Morgane : "On est en train de monter un groupe de travail pour analyser l'impact du jeu de scrabble. Compter les points en fonction de la rareté des lettres nous paraît très discriminatoire pour les consonnes minoritaires. On veut imposer un scrabble inclusif ou tous les mots inventés valent 50 points, du moment qu'ils dénoncent le système. Le doyen est déjà d'accord, il a juste demandé qu'on ne brûle pas ses rideaux."

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